« L’éditeur précise que son propos n’est pas apologétique. Il n’a d’autre ambition en publiant ces documents sonores que d’aider si peu que ce soit, les hommes libres à mieux comprendre l’Histoire de leur temps » (sic.)
Cette citation est présente sur la majeure partie des disques de la maison de disques « SERP » (société d’études et de relations publiques) fondée en 1963 par Jean-Marie Le Pen. Jonathan Thomas lui a déjà consacré un livre, mais il s’est surtout intéressé aux sources écrites et discographiques : il me semble opportun d’ajouter à cette analyse celle des images.
Commençons par le contexte : en 1963, Jean-Marie Le Pen, député sortant et vétéran des guerres d’Algérie d’Egypte d’Indochine est sans activité. Avec quelques-uns de ses amis dont Léon Galtier (Ancien propagandiste de vichy et Waffen SS) il crée la SERP, au départ une société de relations publiques (d’où son nom) qui se révèlera être un échec. La même année, le label « la voix de l’auteur » diffuse avec succès dans les milieux pro-Algérie française (alors en pleine tourmente du fait des accords d’Évian de 1962) l’enregistrement de la plaidoirie de Jean-Louis Tixier-Vignancourt pour la défense du général Salan (l’un des participants au « putsch des généraux ») ; voyant le succès rencontré par ce disque, la SERP rachète le stock de « la voix de l’auteur » et le diffuse dans ses milieux (extrême droite pro Algérie française alors très marginalisée) : la reconversion de la SERP en tant que maison de disques est actée. Sa vocation est multiple : d’une part elle sert les intérêts politiques de Jean-Marie Le Pen (avant même la création du Front National), citons comme exemple le disque que la SERP fait paraitre en 1965 il contient les discours des 6 candidats à l’élection présidentielle dont Jean-Louis Tixier-Vignancourt alors même que Jean-Marie Le Pen est son directeur de campagne.

En plus de cela, les locaux de la SERP au 6 rue de Beaune à Paris, deviennent vite le lieu de rassemblement des nostalgiques de l’Algérie Française et de l’extrême droite. La SERP bénéficiera par la suite des canaux de diffusion du Front National, elle sera même le prestataire exclusif des meetings du parti en 1992.
Voilà pour le contexte. Il est évident qu’en tant que maison d’édition au service d’une idéologie d’extrême droite, le catalogue de la SERP soit orienté vers cette dernière. Mais pas seulement : la SERP « ratisse large », loin d’être uniquement la maison d’édition de l’extrême droite, il semble qu’on puisse la qualifier de maison d’édition des marges politiques, elle publie en effet ; outre les discours de Pétain ou de Laval, des champs anarchiques, fascistes royalistes. Notons aussi la présence, assez étonnante, de disques de gauche : on a ainsi les « chants et musiques du Front populaire », ou encore les discours de Léon Blum. C’est cette présence que nous allons questionner par le prisme des images. En observant le traitement iconographique de la SERP, nous allons tenter de savoir si les disques qui ne suivent pas son idéologie dominante sont mis sur le même plan que les autres, et si non, comment la SERP use des images pour servir son propos.
Allons d’abord regarder du côté des images qui suivent l’idéologie de la SERP ; on peut les regrouper en plusieurs ensembles :
- Les discours de personnalités d’extrême droite (Pétain, Laval, Léon Daudet…)
- Les histoires, en plusieurs volumes, des grands événements du XXe siècle (guerre d’Algérie, 3e Reich, seconde guerre mondiale…)
- Les chants et marches militaires (jeunesses hitlériennes, Waffen SS, musique militaire allemande…)
Clairement, le traitement iconographique des personnalités d’extrême droite est très glorifiant ; prenons l’exemple du disque « Philippe Pétain, Maréchal de France ».

Il est représenté assez jeune, son regard est droit, fier, il porte sa casquette de maréchal et son titre est rappelé dans un bandeau bleu à gauche (alors même qu’il l’avait perdu, condamné à l’indignité nationale) on peut d’ailleurs voir un morceau de sa « médaille militaire », plus haute distinction de l’armée française. La gamme chromatique, les bleus, les verts et la lumière douce donnent l’image d’une personnalité sure d’elle, apaisée d’avoir accompli son devoir. Si l’image pouvait faire douter : le texte, en revanche est sans équivoque, il défend la thèse de « l’épée et du bouclier » (le maréchal aurait défendu la France en choisissant la voie de la collaboration) totalement battue en brèche par les historiens.
Analysons une pochette afin de faire une série, « Pierre Laval, Allocutions et discours » ; mais commençons par quelques éléments essentiels : si la figure de Pétain, personnage complexe, peut parfois être glorifiée par les milieux d’extrême droite comme « vainqueur de Verdun » et défenseur de la France (cf. thèse de l’épée et du bouclier) celle de Laval est en revanche bien moins discutée, il est souvent vu comme l’artisan n°1 de la collaboration.

Sur la couverture du disque, on voit Laval en plein discours ; devant lui, des verres, un micro et à l’arrière-plan une caméra : son discours sera entendu par beaucoup. Sa bouche ouverte et son cou montrent qu’il est en train de parler, semble-il avec beaucoup de voix au vu de la veine qui traverse sa gorge ; son regard est dirigé vers l’avant. Il est habillé de la cravate blanche qui le caractérise. Moins glorifié que Pétain, en témoigne une gamme chromatique dans des tons rouges assez agressifs : il n’en est pas pour autant dévalorisé.

Regardons maintenant l’intérieur de la pochette, elle contient des images intéressantes : d’abord, une image intitulée « une attitude de Pierre Laval à son procès » où ce dernier est montré en pleine défense, debout, la salle derrière lui ne semble pas prêter attention à sa plaidoirie (il est avocat de profession) le texte juxtaposé signé par Jean Marie Le Pen (et prenant totalement le parti de Laval) vient éclairer l’intention derrière cette image, je cite : « Son procès sera, en effet, honteusement expédié ». Quatre autres images sont positionnées sur la 3e de couverture à droite, nous ne les analyseront pas toutes ici car cela serait fastidieux mais notons qu’il est figuré :
- Caricaturé « sauvant » le franc de la dévaluation[1]
- À la conférence de Stresa avec Mussolini ; conférence qui devait enserrer l’Allemagne dans un réseau d’alliances mais finira par s’effondrer car les Britanniques refusent l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie
- Au retour de prisonniers « grâce » à la politique de la relève (échange de prisonniers de guerre contre des travailleurs)
- Accueilli par Pétain en 1944 (encore nommé Maréchal)
On pourrait continuer notre série et y ajouter la pochette des discours de Léon Daudet, ou encore celles de la guerre d’Algérie, ou qui traitent du IIIe Reich sur lesquelles on peut noter au passage que le disque « Le IIIe Reich, voix et chants de la révolution Allemande » a valu à la SERP une condamnation pour apologie de crimes de guerre en 1968. En cause ? L’image qui figure un Hitler triomphant comme chef de guerre d’une armée en ordre de bataille et le texte de la 4e de couverture qui décrit la montée d’Hitler au pouvoir comme « populaire et démocratique » (énorme sic.).



Il est maintenant temps d’analyser les pochettes des disques qui semblent là pour une « normalisation éditoriale par équilibrage » (Thomas, 2017) : les disques aux thématiques de gauche voire d’extrême gauche. Ces derniers apparaissent après le procès de 1968 et remplissent plusieurs “objectifs”. Premièrement : cela permet d’éviter à la SERP des projets pour apologie en se réfugiant derrière l’argument “d’aider […] les hommes libres à mieux comprendre l’histoire de leur temps” ; ensuite, cela donne à Jean-Marie Le Pen bientôt fondateur du Front National de quoi contrer les accusations d’un parti “nazi” cela entre ainsi dans la politique de dédiabolisation (assez grossière) de l’extrême droite ; enfin, la raison est aussi purement commerciale : le but étant de sortir la SERP de son image de “maison d’édition nazie”.

Prenons celui qui pourrait paraitre le plus étonnant, la publication des chansons et musiques du Front Populaire, si le texte de la pochette (rédigé par Frédéric Robert, historien) est tout à fait élogieux vis-à-vis du mouvement, il est intéressant de regarder la pochette. Cette dernière brille par sa sobriété : 36, écrit en blanc sur fond rouge et c’est tout. Pas de livret à l’intérieur accompagnant le disque de photographies comme c’est très souvent le cas pour la SERP qui aime à contextualiser (à sa manière) ses disques. Si on compare ce disque avec celui qui a valu à la SERP une condamnation en 1968 (disque publié en 1965) on peut se demander, à juste titre, si l’iconographie simpliste n’a pas été choisie car la thématique du disque n’était pas en phase avec celle de ses créateurs. Mais, faute de série d’image possible, il n’est rien possible d’affirmer.
Regardons maintenant autre disque : “chansons anarchistes”.



Sur la couverture : une tache de sang ; sur la 4e de couverture, une image de barricades dans le quartier latin, véritable scène de guerre avec un charriot en feu, une foule violente. Regardons maintenant l’intérieur : la première image visible est celle d’une arrestation violente, vient ensuite une image d’un futur condamné à mort, le mouvement est clairement mis du côté de la violence. Mais, il nous faut le reconnaitre que le texte (écrit par Jean Marie le Pen) est assez élogieux du mouvement ; non sans dénoncer le communisme, je cite : ”par une tragique ironie du sort les anarchistes feront souvent le lit du communisme et seront toujours leurs premières victimes”. Certaines images aussi sont élogieuses : celles de personnalités anarchistes notoires telle Louise Michelle ou Bakounine pour exemple. Notons ainsi trois choses sur les images de ce disque :
- L’anarchisme est visuellement placé du côté de la violence : mais de la violence réprimée, les manifestants sont contenus sur la 4e de couverture ; Ravachol arrêté ; Vaillant : guillotiné.
- Les figures majeures du mouvement sont glorifiées
- Une affiche vient dénoncer la mainmise du pouvoir sur l’ORTF pendant mai 68 (nous sommes un an après les événements
En plus de cela, il nous faut noter que la thématique anarchiste intéresse beaucoup le Pen qui lui consacre un mémoire en 1970 ; qui plus est, la mouvance est rapprochée de l’extrême droite “les bombes de l’OAS [mouvement pour l’Algérie française] répondent en écho à celles des terroristes des années noires”.
Intéressons-nous maintenant, et en dernier lieux aux pochettes de disques d’homme politique “de gauche”, ce sont finalement elles qui paraissent les plus étonnantes, mais aussi les plus intéressantes du point de vue de l’image.
Ainsi on peut trouver des discours de François Mitterrand, mais aussi de Léon Blum ou encore de Lénine. Tous ces disques, à l’exception de celui concernant Lénine (nous y reviendront) sont traités de la même façon : une photographie de l’orateur qui regarde presque frontalement (mais pas totalement) le regardeur, le tout, traité dans des tons rouges avec une écriture blanche. Choc : le traitement iconographique est le même que celui de Pierre Laval mais aussi qu’Adolf Hitler. Dans son livre, Jonathan Thomas parle de tentative “d’intoxication” de figures historiques consensuelles (p. 51), l’image vient ici en être la preuve. En plaçant des figures de gauche, du point de vue de l’image, sur le même plan qu’Hitler ou Pierre Laval, la SERP les assimile visuellement. Pierre Laval n’est-il pas un ancien membre de la SFIO (socialiste), Hitler n’est-il pas le dirigeant du parti national-socialiste ? C’est évidemment cette réflexion que veut susciter la SERP par l’image





Quant au disque traitant de Lénine, il pourrait apparaitre comme un contrexemple car sa couverture n’adopte pas les mêmes tons rouges que celle des autres figures de gauche déjà mentionnées. Mais il n’en est rien, d’une part, la 4e de couverture reprend les tons rouges déjà mentionnées et de l’autre : ce disque n’est pas uniquement le disque des discours de Lénine, il est intitulé “Lénine et les commissaires du peuple” et reprends, en plus de ceux de Lénine, des discours de Trotski, de Kourski, d’Alexandra Kolontaï…

Nous avons donc noté dans cet article que la SERP utilise les images de façon tout à fait consciente et politisée. Ainsi, les images et personnages d’extrême droite, voire fascistes sont mis en valeur : par les textes bien sûr mais aussi par les images. Quant aux disques éloignés du spectre politique de la SERP, leur publication n’est pas due au hasard, elle répond à plusieurs objectifs qu’il convient de rappeler : dédiabolisation ; récupération ; commercialisation et enfin “intoxication”. Si dans le cas des disques d’extrême droite textes et images s’accordent pour valoriser les acteurs, dans le cas de ceux de gauche, seule une lecture des images permet de voir le jeu de dupes mené par la SERP.
Bibliographie
Ouvrages et monographies
THOMAS Jonathan, “La propagande par le disque – Jean-Marie Le Pen, éditeur phonographique”, éditions EHESS, Paris, 2020, 236 p.
NOVAK Zvonimir, “Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite”, l’échappée, Paris, 2011, 301 p.
Sitographie
“Le 16 juillet 1935 La déflation Laval”, Hérodote.net, 2018-11-27, https://www.herodote.net/16_juillet_1935-evenement-19350716.php
“4 janvier-11 avril 1935Laval et Mussolini constituent le ‘front de Stresa’ ”, Hérodote.net, 2019-06-20 https://www.herodote.net/4_janvier_11_avril_1935-evenement-19350104.php
Articles Wikipédia
Putsch des généraux, https://fr.wikipedia.org/wiki/Putsch_des_g%C3%A9n%C3%A9raux
Raoul Salan, https://fr.wikipedia.org/wiki/Raoul_Salan
Médaille militaire, https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9daille_militaire
Revues et articles
THOMAS Jonathan, « Jean-Marie Le Pen et la SERP : le disque de musique au service d’une pratique politique », Volume ! [En ligne], 14 : 1, 2017, mis en ligne le 13 décembre 2020, consulté le 24 août 2022. URL : http://journals.openedition.org/volume/5370
Émissions radio
BOUCHERON Patrick, “Au secours, Pétain revient”, France Inter, émission histoire de…, avec Pap Ndiaye, Laurent Joly (Historien, directeur de recherches au CNRS), Manon Pignot (Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Picardie-Jules Verne). URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/histoire-de/histoire-de-du-dimanche-09-janvier-2022-3805320
COLLIN Philippe, “le fantôme de Philippe Pétain”, France inter, 10 épisodes d’une heure, 2021, URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-fantome-de-philippe-petain


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