Regarder un vase grec comme une illustration de la société grecque serait commettre une erreur, ce serait oublier toute la dimension sociale qui l’entoure. Pire encore, les regarder comme une « mythologie illustrée » ce serait passer à côté de toute la subtilité qui les entoure. Il nous faut donc poser la question du lien entre les images qui y sont représentées ; l’usage social qui en est fait ; et la forme même de ces derniers. En d’autres termes, la question de leur place au sein de la culture matérielle des Grecs. Ce sera l’occasion de voyager et de découvrir l’univers des banquets grecs, les symposiums.
Prenons un premier exemple, ce cratère en calice à figure rouge représentant la mort d’Agamemnon face A et la mort d’Égisthe face B (je vous avait bien dit qu’il était passionnant !). Il pourrait être vu comme une illustration de la trilogie mise par écrit par Eschyle ; mais ce serait ignorer la plasticité que permettent les images et leur dynamisme dans l’espace.


Dans le cas d’un cratère, vase utilisé pour faire les dilutions entre l’eau et le vin, les convives tournent autour du vase pendant le symposium afin de remplir leurs coupes ; dévoilant ainsi toute son sens, qui est bien plus que l’illustration d’un texte. Seul le convive qui sait « bien boire » (c’est là tout l’enjeu de la pratique symposiaste) saura dévoiler son sens. Ici, même si les scènes Face A et B sont séparées d’un volume de la trilogie, le peintre joue à nous montrer les liens qui les entourent. Sur la Face B, Clytemnestre tient une hache, elle s’apprête à tuer son fils : dans le texte d’Eschyle elle la réclame, mais ne l’obtient jamais « Personne ne me tendra donc vite la hache meurtrière ! », ici, elle tient bel et bien une hache ; exactement comme sur la face A ; mais elle ne frappera pas, cela changerait le cours du mythe : les Grecs le savaient bien et le peintre joue à leur montrer que Clytemnestre est retenue dans son coup par un personnage figuré sur la face A qu’Emily Vermeule, célèbre archéologue américaine, propose d’identifier comme Cassandre, car cette dernière a les cheveux coupés courts et ne porte pas de manteau : deux symboles de servitude. Ce pourrait nous indiquer que ce personnage, est la princesse de Troie ramenée comme « butin de guerre » par Agamemnon. Ce contact entre les deux histoires est assez ironique : Cassandre peut être considérée comme le symbole de Troie, détruite et des innocents sacrifiés à une vengeance sans mesure c’est en quelque sorte l’image vivante des fautes commises par le roi des rois et donc sa conscience vivante. Le fait qu’elle soit aussi (sur ce cratère) celle de Clytemnestre, en retenant son coup est probablement une allusion tout à fait ingénieuse de ce peintre.

Autre exemple fascinant de par sa subtilité et ce qu’il sous tend emprunté à Ivonne Manfrini. Une coupe à bande à figures noires (vers 550 avant) en apparence assez banale, elle est d’ailleurs attribuée aux « petits maitres » par Beazley. Sur la face A (fig. 4) : un potier affairé à son tour en train de terminer le pied d’une coupe, il est nu, à côté de lui un personnage regarde son œuvre, il est habillé. Sous les deux hommes, une écriture, cette dernière est simplement ornementale, droite, régulière, elle ne veut absolument rien dire. Sur l’autre face du vase, une autre scène semblable, un potier est là aussi en train de travailler sur un vase, il est aidé d’un enfant (il est imberbe) qui fait tourner son tour.


Au premier abord on pourrait trouver la scène assez banale, peintre et potiers auraient eu le désir de montrer comment leur travail était réalisé tout en faisant une simple mise en abime : représenter la coupe en train d’être fabriquée sur une coupe. Mais c’est sans compter sur l’usage social qui est fait du vase et sur les évocations littéraires du tour du potier. Critias, poète du VIe siècle avant notre ère en fait une invention athénienne : ce n’est évidemment pas vrai, mais l’immense majorité des céramiques de prestige européennes viennent alors d’Athènes, sans inventer le tour, la terre rouge athénienne et l’habileté de ses artisans en font le foyer principal de production de céramique en Europe. Notons au passage que le nom de céramique vient du nom du quartier d’Athènes où sont fabriqués les vases. Notons aussi que nous conservons environ 100 000 vases grecs de nos jours : c’est colossal, mais cela veut dire (pertes obligent) que le nombre de vases produits durant la période « faste » d’Athènes (VIe et Ve siècles avant) était colossal. Autre évocation littéraire, et pas des moindres pour un Grec, l’Illiade lorsqu’Homère décrit la danse des jeunes gens : « Ils courraient tantôt d’un pas savant et agile, facilement, comme lorsqu’un potier, assis, de sa paume, fait l’essai de son tour ajusté, pour voir comment il le tourne » (Chant XVIII, vers 590[1]. Le tour du potier est donc vu comme une danse hypnotisante et frénétique, sans début ni fin, qui peut créer toutes les formes. Dernière référence littéraire à évoquer, la comparaison du tour à la rotation de la Terre par Hippocrate ; l’idée est ici la même : celle d’une éternelle rotation capable de produire toutes les formes. Ces références littéraires, issues de textes célébrissimes pour les Grecs, étaient mobilisables par les plus lettrés d’entre eux au cours du symposium : banquet où l’on s’installe en rond autour d’un cratère, où l’on se passe la coupe de convive en convive, où l’on discute, dit des vers ; où l’on « boit bien » ; c’est-à-dire qu’on sait boire sans devenir ivre, sans perdre le contrôle. Le convive qui sait bien boire saura retrouver les références littéraires et les mobiliser pour prouver toute son intelligence, son art de vivre, notons d’ailleurs que les symposiums étaient souvent pratiqués avant le mariage avec le futur époux pour « tester » sa capacité à bien boire, l’alcool agissant comme un révélateur. On est donc face à un niveau de mise en abime tout à fait impressionnant : non seulement on représente la fabrication d’une coupe sur une coupe ; mais en plus elle est fabriquée sur un tour, et de même que la coupe tourne pour être fabriquée, elle tournera entre les convives (eux-mêmes disposés en rond autour du cratère). En plus, sur la face B, on représente non pas une coupe terminée, mais un amas d’argile à qui le potier va faire prendre forme en le tournant, le triturant, le façonnant dans tous les sens c’est là tout l’art du griphos, l’art d’entremêler les choses entre-elles, de les tordre, pour en faire sortir quelque chose d’unique. Exactement comme un poète tord les mots de mille façons pour créer une chose unique, c’est donc un griphos imagé ! Donc le tas d’argile est plus qu’une simple allusion artisanale : c’est une invitation à tordre le vase, à le regarder dans tous les sens, à mobiliser tout l’imaginaire qui l’entoure pour lui donner un sens.
En conclusion, cet exemple illustre bien la place de la céramique dans la culture matérielle grecque. Bien sûr, c’est assez élitaire et ce type de griphos était réservé aux citoyens lettrés d’Athènes (pas de citoyennes, qui n’étaient pas autorisées à participer aux symposiums). De plus, la majorité de la céramique attique a été trouvée hors de sa région de production ; il faut donc se poser la question de l’utilisation qu’en faisaient les peuples acheteurs, Étrusques pour la majorité. Qui plus est, cet exemple n’est valable que pour un seul type de vase : les coupes, nous avons aussi parlé plus haut des cratères, mais étant donné la variété des usages et de la production céramique athénienne, il est impossible de tout évoquer. Enfin, nos exemples ne couvrent bien sûr pas toute la période de production de la céramique en attique, même si la pratique symposiaste court durant une grande partie de celle-ci, cette dernière a pu évoluer ; de même que les vases. En revanche, cette première approche montre bien ce que ne sont pas les vases grecs : des illustrations de la société athénienne ou de sa mythologie, c’est plus complexe que ça et nous avons montré que des liens entre iconographie, usage social, et forme des vases existaient.
Bibliographie
CHAZALON Ludi, « Cours d’histoire de l’art antique de 3e année de licence Histoire, histoire de l’art et archéologie », Nantes Université, 2021-2022.
VERMEULE, Emily. « The Boston Oresteia Krater. » American Journal of Archaeology, vol. 70, n° 1, Archaeological Institute of America, 1966, pp. 1–22 | URL : https://www.jstor.org/stable/501412
MANFRINI Ivonne, « Mise en vase, mise en torsion », Images Re-vues [En ligne], Hors-série 1 | 2008, mis en ligne le 01 février 2008, consulté le 10 décembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/849
« L’Iliade », Homère, traduction BRUNET Philippe, Seuil, Paris, octobre 2010, 524 p.
« L’Orestie », Eschyle, traduction MAZON Paul, Les Belles Lettres, 1921-1925 (rééd. Gallimard, « Folio », 1982), 416 p.


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