On en a tous tenu une entre les mains un jour, pourtant, vous êtes-vous déjà demandé quel était le sens de l’image présente sur l’avers nos pièces de 2 euros, et surtout ; pourquoi ce choix de motif : un arbre entouré de la devise française et pas quelque chose de plus familier du vocabulaire symbolique français : Marianne, un coq, le sigle « RF »… Tenter de répondre à cette question, c’est plonger dans mille ans d’histoire symbolique française ; c’est aussi se demander ce qui fait la spécificité symbolique de la France depuis le Moyen-Âge ; c’est enfin se frayer un modeste chemin dans la riche histoire numismatique de la France.


La nouvelle et l’ancienne face (avers) de la pièce de deux-euros gravée par Joaquim Jiménez, graveur général à la Monnaie de Paris
Depuis 2022, l’avers (le côté face) des pièces de deux euros français a changé ; à l’arbre anguleux entouré de la devise française a succédé deux arbres plus reconnaissables tout en courbes : un olivier et un chêne « la force et la sagesse » selon le site du ministère de l’Économie et des Finances. Toujours est-il que le motif est un arbre et la chose est assez unique en Europe, seul un autre pays (parmi les 24 utilisant l’euro) la Finlande utilise aussi un motif végétal. Il faut donc poser la question de ce choix et il semble qu’il faille remonter au Moyen Âge pour commencer notre enquête, sous Louis VI (1108-1137) en 1131 quand l’héritier au trône meurt à la suite d’une chute de cheval causée par un cochon errant. Or, comme l’explique Michel Pastoureau dans son passionnant ouvrage « le roi tué par un cochon »[1], c’est pour effacer le souvenir de cette mort infamante causée par un porcus diabolicus que le roi de France (ou son successeur) choisi de doter la France d’un écu d’azur aux trois lis d’or : le bleu et le lis étant deux attributs de Marie[2], dont le culte est alors en plein essor et le végétal étant toujours placé du côté de la pureté contrairement au monde animal, qui plus est, après cette mort infamante causée par un porc, on comprend bien le choix d’un végétal.
La chose est tout à fait unique en Europe : la France, pour se purifier de l’infamante mort de son héritier au trône, décide de se doter d’armoiries végétales et c’est, comme pour nos pièces (le lien est là !) unique en Europe : tous les autres pays européens se dotent d’armoiries dont les motifs sont empruntés en immense majorité au bestiaire (l’Angleterre par exemple choisit des armoiries de gueules à trois léopards d’or) ou d’autres motifs (chaines pour la Navarre par exemple), mais la France reste seule à avoir choisi un motif végétal, qui sera, pendant tout l’Ancien Régime, prépondérant dans la symbolique royale.



Les écus des royaummes de France (d’azur aux lis d’or), d’Angleterre (de gueules aux trois léopard d’or rampans dorés langués d’azur) et de Navarre (de gueules aux chaînes d’or posées en orle, en croix et en sautoir, chargées en cœur d’une émeraude au naturel)
Ces motifs sont aussi présents par exemple sur le sceau de Louis VI sous forme de fleuron dans une main et de l’ancêtre de la main de justice (une palme) dans l’autre (qui deviendra une main par un jeu de mots entre paume et palme en latin)[1] ; présents aussi sur les couronnes bien visibles dans les miniatures à défaut de pouvoir les observer sur des objets souvent disparus. Les pièces aussi se dotent de symboles végétaux, dès Louis VI ou l’on peut même y voir déjà une fleur de lis[2]. Quant aux bâtiments, les thèmes iconographiques végétaux y sont fréquents, notamment l’arbre de Jessé ; en témoigne la spectaculaire commande Suger pour Saint-Denis. On peut ajouter à cela le fameux chêne de Saint-Louis qui est attesté du vivant du roi par son biographe et compagnon d’armes Jean de Joinville ; même si c’est une légende, il est intéressant de noter combien l’association entre la royauté et le monde végétal et ce qu’il représente (stabilité, droiture, foisonnement…) est présente.




Sceau de Louis VI | Miniature représantant Louis IX et Blanche de Castille dans la bible moralisée de Tolède | Denier de Louis VI | Vitrail de la basilique Saint-Denis, l’arbre de Jessé (détail)
La chose dure sur le temps long puisque si nous faisons une série nous constatons que sur les trois portraits en costume de sacre de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ; le monde végétal tient une place prépondérante, d’abord sur le costume avec l’abondance des fleurs de lis, ensuite sur les sceptres et couronnes comme déjà évoqué ; mais — plus intéressant — dans le décor : les chaises sont tapissées de motifs floraux ainsi que le sol, et l’on ne peut pas mettre cela sous le coup d’un gout pour ce type de motifs : la chose est vraie sous Louis XV en pleine période rocaille (« rococo ») qui aime le foisonnement naturel de la végétation, mais sous Louis XIV et Louis XVI le classicisme (et néoclassique) porte plutôt les gouts vers des formes géométriques plus droites. La représentation végétale dans le décor semble donc être un choix bien plus symbolique qu’artistique sur ces trois tableaux bien connus.



Louis XIV en costume de sacre par Hyacinthe Rigaud | Louis XV en costume de sacre par Louis-Michel Van Loo | Louis XVI en costume de sacre par François Gérard
Puis vint la Révolution, avec son lot de bouleversements. Évidemment, les symboles de la future République française alors en construction ne peuvent reprendre ceux de l’Ancien Régime. Toutefois, ils ne peuvent pas non plus totalement se placer en rupture de ces derniers. Le végétal garde donc une place prépondérante dans les symboles, seulement, les végétaux mis en valeur changent : le chêne et les lauriers font leur apparition, repris à la République romaine semble-t-il, (mais aussi à Louis IX peut-être), parfois même on plante des « arbres de la liberté » (des peupliers souvent) censés garantir la stabilité et la pérennité du régime naissant. Le blé est aussi très représenté, en tant que symbole de prospérité souvent associé à une figure féminine souvent Cérès, déesse des moissons chez les Romains.

Regardons ensemble le sceau que la 2e république (1848-1852) commande à son avènement au graveur général de la Monnaie de Paris Jacques-Jean Barre :

On y observe très bien le foisonnement de symboles végétaux : le blé d’abord, gage de prospérité et de stabilité, les feuilles de chêne ensuite, symboles de justice et de sagesse. Cérès enfin, pas de déesse guerrière, sage ou protectrice : la déesse des moissons, couronnée d’un soleil. Le même motif — Cérès — est choisi pour figurer sur les pièces frappées pendant cette période.
La 3e République (1870-1940) fait un choix symbolique tout aussi intéressant et qui aura une postérité importante : le type Semeuse, gravé par Oscar Roty et mis en circulation en 1896 (et toujours visible sur les pièces de 10, 20 et 50 centimes). On y voit une femme de profil, le soleil en arrière-plan coiffée d’un bonnet phrygien tenant un sac de graine d’une main et semant de l’autre tout en regardant droit devant elle.

Si le végétal n’est ici pas directement représenté, il n’en est pas pour le moins le thème de cette pièce : la république sème les graines de la prospérité et de la stabilité, regardant droit devant elle face à un vent contraire qu’elle brave sans broncher (le progrès ?).
C’est donc de tout cela que semble être inspiré l’arbre à l’avers de nos pièces de deux euros : d’un vocabulaire emblématique placé, depuis la mort d’un roi à cause d’un cochon, du côté du végétal. Le jury du concours de gravure qui a sélectionné ce motif avait-il en tête que ce choix plaçait la France dans la continuité d’un vocabulaire emblématique séculaire ? Ou a-t-il choisi ce symbole en raison de ce qu’il évoque : la stabilité, l’avenir, la diversité, l’abondance ? On ne saura vraiment jamais, en revanche, mener l’enquête et réfléchir à ce dernier nous aura permis de plonger dans plus de mille ans d’histoire emblématique française et c’est là l’essence même de ce blog : regarder d’un autre œil des objets quotidiens. J’espère que vous regarderez votre monnaie autrement, car elle a beaucoup à vous apprendre : en tant qu’objet artistique bien entendu, mais aussi — on l’a vu — en tant qu’objet symbolique.
Bibliographie
Ouvrages et monographies
PASTOUREAU Michel « Le roi tué par un cochon », Seuil, Paris, 2015, 256 p.
PASTOUREAU Michel « Les emblèmes de la France » Bonneton, Paris, 1998, 223 p.
Sitographie
« Sceau de Louis VI », Sigilla URL : http://www.sigilla.org/sceau-type/louis-vi-france-premier-grand-sceau-30873
« Petit cours de numismatique, mots, formes et symboles des pièces », Bibliothèque nationale de France, extrait d’un article de 2002 paru dans la revue Le Franc, URL : https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/economie/b5ea6c1b-57ed-4d55-b6ea-cad52a6938a9-franc/article/cbf5048d-5905-45aa-b1d4-08375bec055d-petit-cours-numismatique
Cours
POMEYROLS Catherine, « Cours de 2e et 3e année de licence d’histoire, histoire de l’art et archéologie », Nantes Université, 2021-2022, 24 heures.
Notes
[1] Que nous sommes contraints ici de résumer à trop gros traits, l’ouvrage se lisant comme un roman et étant passionnant, on ne peut que recommander sa lecture pour approfondir la question et nuancer le propos.
[2] On pourra regarder à ce propos la passionnante conférence donnée par Michel Pastoureau au Louvre sur la « Révolution bleue » et lire son ouvrage sur la couleur bleue. https://www.youtube.com/watch?v=MO2fghnrfiU


Laisser un commentaire