« On ne trouve sans chercher que quand on a beaucoup cherché sans jamais trouver »(1), cette citation illustre bien le concept de sérendipité qui se définit comme le « don de faire par hasard des découvertes fructueuses »(2). Il est tiré de l’anglais serendipity, néologisme créé en 1754 par Horace Walpole à partir du conte oriental « les trois principes de Serendip », Serendip étant ici le nom ancien du Sri Lanka composé des deux mots sanscrits Sri « souveraineté, richesse, éclat » et Lanka, rapproché du grec lagkanein « obtenir par le sort » (3). La sérendipité serait donc, étymologiquement, l’obtention de richesses grâce au sort, mais cette définition semble réductrice par rapport à l’usage qui a été fait de ce mot. Il est en effet utilisé pour désigner des découvertes fortuites certes, mais qui ne sont jamais le total fruit du hasard. Si Flemming a découvert, par sérendipité (il aurait oublié des cultures de moisissures à son départ en congé), la pénicilline : c’est qu’il la cherchait ; de même, Archimède s’écriant « Euréka » dans sa baignoire alors qu’il cherchait un moyen de prouver que la couronne d’Hiéron II était composée entièrement d’or (4). Ces deux exemples illustrent le fait que la sérendipité est autant le fruit du hasard que de la « recherche sans jamais trouver » : c’est parce que Flemming et Archimède avaient dans leur saillance perspective (5) la recherche d’une solution à leur problème.
Si au même moment, et pour les mêmes raisons que le terme de découvrabilité, le terme de sérendipité réémergeait en 2011, selon Francis Balle, c’est bien que les deux termes sont liés : la découvrabilité comme la sérendipité ne sont pas inhérentes au web, les usagers des bibliothèques le savent bien, mais tout comme la découvrabilité, en mettant au jour d’incroyables perspectives de sérendipité (la masse non classée permet de voir des choses inattendues), le web et ses données massives semblent aussi poser le problème. D’une navigation riche en découvertes, on peut vite se « perdre dans l’hyperespace » (6) et de la sérendipité, on passe alors à la zemblanité : où toutes les découvertes ne viennent qu’enfoncer des portes ouvertes (7). Il faut ici distinguer trois types de navigation sur internet : la première est celle où l’utilisateur souhaite trouver une information précise sur un sujet, il va alors saisir une équation dans un moteur de recherche, par exemple « sérendipité » ET « Web » (la sérendipité est alors quasi nulle) (8) ; la deuxième est une navigation à proprement parler en utilisant les liens hypertextes d’une page ou d’un article (sérendipité structurelle)(9) ; la troisième est basée sur la navigation, où l’utilisateur sait qu’il ne sait pas ce qu’il cherche (sérendipité associative)10. Ces liens hypertextes sont l’une des spécificités d’internet, inventés en 1960 par Ted Nelson, sur base des travaux menés dès 1945 de Vannevar Bush et son Memex (il écrit dans son article « As we may think » que le cerveau humain fonctionne par association d’idées et non de façon linéaire) (11), ils viennent casser la linéarité de lecture traditionnelle d’un texte en ajoutant des liens sémantiques activables par le lecteur12. Cette rupture de linéarité est un élément fondamental de la sérendipité sur le web, selon Olivier Ertzscheid et Gabriel Gallezot grâce aux liens hypertextes « la mise en relation des unités informationnelles […] peut permettre de découvrir des corrélations insoupçonnées » (13). Insoupçonnées est ici un mot important, il ne s’agit jamais de hasard : ce dernier n’existe pas sur le web, les algorithmes, défini comme « suite finie et non ambigüe d’instructions et d’opérations permettant de résoudre une classe de problèmes » (14) rendent totalement impossible la création de hasard puisque chacune de leurs actions sont déterminées à l’avance, et même s’ils peuvent donner l’illusion de hasard (par la masse de données traitées notamment), ce dernier n’est jamais complet. Par ailleurs, il faut noter que les logiques marchandes du web, organisé en un « capitalisme linguistique » (15) et autour du concept d’Économie de l’attention semblent s’opposer à toute sérendipité.
Afin d’illustrer notre propos, prenons deux exemples, l’un tiré d’un site à but non lucratif : Wikipédia et l’autre tiré d’un site à logique marchande, Mix.com (ancien StumbleUpon). Le premier, qu’on ne présente plus, en plus de disposer d’une fonctionnalité « article aléatoire » est structuré de manière à favoriser la navigation entre les articles. Par exemple, en commençant notre lecture sur l’article « Sérendipité », nous avons eu connaissance d’un article écrit par Olivier Ertzscheid et Gabrielle Gallezot sur ce sujet en lien avec la recherche d’information. Connaissant préalablement bien les travaux d’Olivier Ertzscheid, nous avons décidé de consulter cet article qui s’est révélé déterminant. Wikipédia favorise donc la sérendipité par la présence nombreuse de liens hypertextes d’une part (sérendipité structurelle), mais aussi, de l’autre : par la présence des sources en bas de chaque article, souvent point de départ de fructueuses recherches.
Il nous faut en revanche présenter notre second exemple, le site Mix.com (ex-StumbleUpon). Ce dernier est basé sur un principe simple : proposer à ces utilisateurs des images/vidéos aléatoires selon leurs centres d’intérêt. Ainsi, à l’inscription sur le site, il est demandé à chaque utilisateur d’en choisir quelques-uns parmi des catégories précréées, le site lui propose ensuite une quasi-infinité d’images moissonnées depuis d’autres médias sociaux tels que Reddit ou X (ex-Twitter) qu’il peut, ou non « aimer » pour que l’algorithme lui propose plus d’images du même type. Le site lui propose, dans le même temps, des images liées à ce qu’il voit.

On a donc une sérendipité qui semble associative : l’utilisateur ne sait pas ce qu’il cherche, mais, à force de naviguer et d’affiner ses gouts, il finira par « tomber » sur quelque chose d’intéressant. Sauf qu’ici, le modèle économique, anciennement nommé StumbleUpon paid discovery propose à des annonceurs de payer pour voir leur contenu propulsé à des utilisateurs, cassant ainsi le principe de sérendipité au profit d’une logique marchande très puissante puisque l’utilisateur croira que la publicité lui est destinée personnellement et sera bien plus enclin à la consulter : c’est tout l’intérêt des algorithmes de recommandation (16).
Finalement, de même qu’une bibliothèque par son organisation physique suivant des classifications arbitraires (citons Dewey par exemple) créé en quelque sorte une « Sérendipité artificielle » où les lecteurs en déambulant peuvent faire de belles découvertes, mais uniquement s’ils s’ouvrent au hasard, la sérendipité comme décrite par Eva Sandri va « au-delà de l’heureux hasard, il s’agirait donc d’un état de disponibilité, de réflexivité et d’ouverture d’esprit qui ferait en sorte de considérer l’erreur comme constructive » (17). Il semble qu’on puisse conclure de la même chose pour le web : si un utilisateur s’ouvre aux heureux hasards que peut lui proposer une navigation hypertextuelle, il pourra « tomber » sur des choses intéressantes. L’immense avantage du web est qu’il n’est justement pas organisé en grandes classifications arbitraires, la navigation est donc ici interdisciplinaire « car l’internet n’a pas de frontières » (18) ; son immense inconvénient est en revanche les risques pour l’utilisateur de se perdre totalement dans la masse des propositions de navigation qu’il reçoit sans cesse. Les algorithmes de recommandation peuvent alors être vus comme la solution à ce problème de la masse : en ciblant leurs utilisateurs de façon très précise et en leur proposant du contenu proche de celui qu’ils viennent de consulter, ce sont à la fois des outils de création de sérendipité, mais aussi des outils d’enfermement algorithmique régis parfois par des logiques marchandes. Ils seront l’objet de notre prochaine section.
Notes
- Francis Balle, Sérendipité, mars 2015, url : https://www.radiofrance.fr/franceculture/
podcasts/l-alphabet-numerique/serendipite-4636636 (visité le 19/08/2024). - Sérendipité | Académie française, url : https://www.academie-francaise.fr/serendipite
(visité le 19/08/2024). - Ibid.
- Géraldine Michel et Emmanuelle Le Nagard, « Favoriser la sérendipité pour des recherches plus
créatives », Décisions Marketing, 93–1 (2019), p. 5-9, doi : 10.7193/DM.093.05.09, Annexe 1.
- Concept sémiologique qui s’illustre bien par l’exemple suivant : à l’achat d’un vélo, on devient
tout de suite très sensible à toutes les potentialités pour l’accrocher (grilles, poubelles, plots dans la
rue, etc.). in Marc Jahjah, introduction à la sémiologie, cours de 1ère année de DUT information et
communication, 2018 - Selon le livre éponyme de Quentin Quick et J. Schaherpenhuizen
- Ibid., § 10.
- O. Ertzscheid et Gabriel Gallezot, « Chercher faux et trouver juste, » ( juill. 2003), p. 8.
- Ibid.
- Ibid.
- Vanevar Bush, « As we may think », Life Magazine (, oct. 1945), p. 112-114, url : https://
worrydream.com/refs/Bush_1945_-As_We_May_Think(Life_Magazine).pdf (visité le 21/08/2024). - 14.
- Eva Sandri, Record. La sérendipité sur Internet : égarement documenta… – Cygne noir – Érudit,
url : https://www.erudit.org/en/journals/cygnenoir/2013- n1- cygnenoir07153/1090992ar/
abstract/ (visité le 19/08/2024). - « Algorithme », Wikipédia (, août 2024), url : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Algorithme&oldid=217643543 (visité le 19/08/2024).
- Ce concept sera traité dans la partie 3, il est issu de l’article de Frédéric Kaplan paru dans le
Monde Diplomatique en 2011 : https://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/KAPLAN/46925 - Get More Eyes on Your Content Using StumbleUpon, déc. 2012, url : https : / /
verticalresponse.com/blog/stumbleupon-gets-great-content-seen/ (visité le 19/08/2024).
- Id., Record. La sérendipité sur Internet : égarement documenta… – Cygne noir – Érudit…, p. 14.
- F. Balle, Sérendipité…, 8 minutes 34 secondes.
Bibliographie
Sandri (Eva), Record. La sérendipité sur Internet : égarement documenta… – Cygne noir
– Érudit, url : https://www.erudit.org/en/journals/cygnenoir/2013- n1-
cygnenoir07153/1090992ar/abstract/ (visité le 19/08/2024).
Michel (Géraldine) et Le Nagard (Emmanuelle), « Favoriser la sérendipité pour des
recherches plus créatives », Décisions Marketing, 93–1 (2019), p. 5-9, doi : 10.7193/
DM.093.05.09.
Ertzscheid (Olivier), Économie des biens culturels, cours de 2e année de DUT information
et communication option métiers du livre et du patrimoine, 2019.
— GPT-4 Omni : Chat Pantin(s). Mai 2024, url : https://affordance.framasoft.
org/2024/05/gpt-4-omni-chat-pantins/ (visité le 19/08/2024).
Ertzscheid (Olivier) et Gallezot (Gabriel), « Chercher faux et trouver juste, » ( juill.
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Freudiguer (Alain), Entretien avec Alain Freudiguer, chargé des archives anciennes
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Balle (Francis), Sérendipité, mars 2015, url : https://www.radiofrance.fr/franceculture/
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