Savoir lire… Les images !

Vous vous souvenez, quand, au lycée, on vous expliquait à grands coups de métaphores et d’allitérations que quand Hugo écrivait : « j’aime les tagliatelles au beurre » c’était pour signifier, non pas un appétit féroce pour une spécialité italienne bien connue ; mais bien un rejet des normes de la société et des mœurs de l’époque… Eh bien je suis certain que quand j’ai évoqué un blog sur les images vous avez eu cette idée en tête : une interprétation totalement fantasmée.

Que nenni ! L’histoire de l’art, comme toute science, a à sa disposition des méthodes pour éviter de tomber dans des interprétations fallacieuses : et c’est l’objet de cette série d’articles que de vous transmettre ces méthodes « les bases ».

Nous commencerons aujourd’hui par apprendre à décrire une image ensemble, cela nous permettra d’apprendre à regarder, à lire les images. Cette étape parait fastidieuse et inutile, mais elle est essentielle, car elle permet d’avoir notre image en tête dans tous ses détails : je vous parie que vous serez étonnés de ce qu’on peut voir quand on prend le temps de la description !

Face A, Cratère en calice à figures rouges attribué au peintre de la Dokimasia daté vers 460 avant notre ère (Boston, musée des beaux arts)

Prenons ce cratère en calice (le nom de la forme du vase : il servait à mélanger eau et vin) à figures rouges (le nom de la technique : figure rouge « peinte » sur fond noir) figurant conservé au musée des beaux-arts de Boston daté vers 460 avant notre ère. Attribué (la question de l’attribution des œuvres méritera un article tant elle est passionnante) au Peintre de Dokimasia par Beazley et prenons ensemble le temps de mettre par écrit la description. Aller : on se lance avec la face A.

Sur cette face on observe cinq personnages (nous les identifierons ensuite) ; de gauche à droite : une femme semble courir (ses pieds sont dirigés vers l’extérieur matérialisé par une colonne)[1], elle lève les bras de manière affolée tout en regardant la scène. À sa droite une femme regarde d’un air impassible la scène, elle lève un bras, paume au ciel comme pour implorer le personnage devant elle d’accomplir son geste ; dans son autre bras on distingue une hache à double tranchant, elle porte un épais vêtement aux nombreux plis (chiton surmonté d’un himation) et un lien enserre ses cheveux ses pieds semblent montrer qu’elle a été arrêtée dans sa course. À sa droite : un homme s’apprête à frapper de son épée une nouvelle fois (il est déjà sanguinolent) un homme qu’il tient par ses cheveux, il le regarde de façon impassible et ferme, il est habillé, lui aussi d’une tunique, plus courte ; notons la présence d’une petite corde qui part de son épaule et va jusque dans son dos. L’homme qu’il tient semble prisonnier d’un tissu qui laisse deviner son corps en transparence, sa main portée vers le ciel implore la pitié, il s’apprête à tomber en témoignent ses pieds et n’est retenu que par une main sur ses cheveux. Derrière lui, répondant au geste de la femme à la hache, une femme tend elle aussi sa main vers le ciel, mais pour implorer la pitié, semble-t-il (la main est moins tendue et son visage parait plus choqué) derrière cette dernière se tient une autre femme aux cheveux plus courts.

C’est long : mais je vous promets que cela vaut le coup ! Continuons avec la face B. Vous verrez comme les détails repérés font sens à l’aune de l’histoire que ce vase met en image : le peintre fait ici preuve d’une grande finesse dans les détails.

Face B

On pourrait croire que la scène est la même : certains personnages sont en tout cas clairement les mêmes, notre dame à la hache est de retour, prête à frapper cette fois-ci (observons une main, venue de la face A qui semble pouvoir attraper la hache) ; notons qu’elle est vêtue pareillement, mais que la transparence de sa tenue laisse deviner ses hanches et que son bandeau s’est transformé en couronne. Sa main semble vouloir attraper celle de la personne assassinée. Quant à la personne qui s’apprête à frapper : il est cette fois-ci vêtu d’une tenue d’hoplite quant à la personne frappée, il est déjà largement affaissé et tiens à la main une lyre. À sa droite une femme lève la paume vers le ciel, cette fois-ci la main est tendue et le regard droit : il ne traduit pas de panique, plutôt une impassibilité devant la scène qui est en train de se produire.

Maintenant que nous avons décrit la scène, découvrons ensemble l’histoire que raconte ce vase. Il s’agit de la trilogie d’Eschyle l’Orestie, jouée pour la première fois en 458 avant notre ère (le vase ne vient donc pas l’illustrer : Eschyle met par écrit une tradition orale déjà installée). Face A : nous avons le meurtre du roi des rois : Agamemnon qui est assassiné par l’amant de sa femme Égisthe, tout juste revenu victorieux de Troie ; Face B, nous avons la vengeance du fils d’Agamemnon Oreste qui tue Égisthe. Identifions ensemble nos protagonistes : (je vous met l’image légendée)

Dans le rôle de la dame à la hache : Clytemnestre, femme d’Agamenon qui le trompe avec Égisthe, dans le rôle du joueur de lyre (la corde sur la face A montre qu’il porte une lyre : on la voit dépasser de son épaule et on la retrouve face B).

Personne affolée n° 1 (la plus à gauche sur la face A) : Cassandre, fille du roi de Troie, ramenée comme butin de guerre, elle a le don de prédire l’avenir, mais est condamnée, triste ironie du sort, à ne jamais être crue. Les autres femmes sont les filles d’Agamemnon et de Clytemnestre.

Maintenant : la partie intéressante ; analysons cette image (il nous manquera des éléments de contexte et de faire une série d’images, mais ce sera pour de futurs articles). Face A donc : le meurtre d’Agamemnon : la scène se passe en intérieur (la colonne marque la séparation entre intérieur et extérieur)[1], dans son palais comme mentionné dans le texte ; Agamemnon est pris dans un voile transparent « filet sans issue » [Eschyle Agamemnon, vers 1383] ; Égisthe s’acharne sur lui, il est en tenue civile : donc il a tendu un piège au roi de Mycènes pour le faire entrer en son palais sans éveiller sa méfiance. Si on compare avec la Face B : Oreste est vêtu comme un militaire, il n’y a donc pas eu de piège tendu, en revanche sa mère Clytemnestre s’apprête à le frapper dans le dos avec une hache avec une grande sauvagerie, hache qu’elle réclame dans le texte sans jamais l’obtenir « Personne ne me tendra donc vite la hache meurtrière ! » [Idem, vers 889 à 890] ; ici, elle la tient en main, mais est retenue dans son coup par Cassandre. Nous avons noté que sa tenue était ici transparente et plus légère ainsi que le fait qu’elle était couronnée ; le peintre vient il ici suggérer qu’elle a sombré dans la luxure au côté de son amant ? C’est probable… (il faudrait faire une série pour en être certain)[2] Regardons maintenant Cassandre : identifiable par ses cheveux coupés court et l’absence de sa tunique, deux marques de servitude : logique pour une femme ramenée comme esclave de Troie ; sa main semble retenir le coup de Clytemnstre, alors même qu’elle  est morte lors des évènements qui se passent face B, le peintre joue à la montrer retenant le coup de Clytemnestre. Ce contact entre les deux histoires est tout à fait brillant : elle peut être considérée comme le symbole de Troie, détruite et des innocents sacrifiés à la vengeance sans mesure d’Agamemnon[3] c’est en quelque sorte l’image vivante de ses fautes et donc sa conscience vivante. Le fait qu’elle soit aussi [sur ce cratère] celle de Clytemnestre (seule l’image et la forme circulaire du vase permet cette plasticité) pourrait une allusion consciente et tout à fait ingénieuse de l’artiste. Voyez comme l’histoire vient éclairer chaque détail observé : la main de Clytemnestre appelant au meurtre, la colonne, les tenues, la ressemblance entre les deux scènes pour mieux différencier les protagonistes : l’odieuse Clytemnestre et son amant, le courageux Oreste : tout fait sens, rien n’est laissé au hasard.

J’espère que cet article vous aura donné envie de lire les suivants, la semaine prochaine nous parlerons du contexte de création des images et ajouterons cet outil dans notre petite boite ! N’hésitez pas à me faire des commentaires et me dire si l’article vous a plu ou non.

PS : Si vous avez envie d’en lire plus sur la façon dont les peintres représentent Clytemnestre sur la céramique attique, j’ai écrit un assez long exposé sur le sujet.


[1] Si votre esprit critique vous fait douter (c’est génial !), allez voir l’Hydrie à figures noires datée vers 510 attribuée au groupe de Léagros (je la met en bas de l’article) ; une colonne sépare aussi intérieur et extérieur, mais, ici, l’intérieur est matérialisé par un toit plus épais !

[2] C’est délicat car la scène est rare mais sur ce vase (perdu) elle est aussi vêtue de la même façon (Coupe attique à figures rouges conservée au musée de Berlin [perdue] (n° Berlin, lost : F2301). Provenance : Étrurie. Dimensions inconnues. Daté entre 450 et 500 avant notre ère. Attribuée au peintre de Brygos par Hartwig. URL : https://tinyurl.com/ rrxt2fp8 in KNOEPFLER Denis (sous la dir.), 1991, p. 51)

[3] Pour ceux qui n’ont pas l’Iliade en tête, la ville de Troie et détruite et les habitants massacrés sur ordre d’Agamemnon.

Détail, l’Hydrie à figures noires datée vers 510 attribuée au groupe de Léagros

Bibliographie

Ouvrages et monographies


BONNECHERE, Pierre. « Le sacrifice humain en Grèce ancienne ». Presses universitaires de Liège, Liège, 1994, 423 pp. | [consulté en ligne] URL : http://books.openedition.org/pulg/1031
D’ESTIENNE Marcel, « Les Danaïdes entre elles ou la violence fondatrice du mariage », Arethusa, n° 21, 1988, pp. 159-175 in Toillon Valérie, 2011
ESHYLE, « Agamemnon, les Choéphores, les Euménides », Tomes 2, trad. MAZON Paul, 2d tirage, 1972 (l’œuvre originale est datée de 1925), Les belles lettres, Paris, 171 pp. (l’œuvre originale représentée en 458 avant notre ère pour la première fois et donc datée de la période)
KNOEPFLER Denis (sous la dir.), « Les imagiers de l’Orestie, mille ans d’art antique autour d’un mythe grec », Catalogue d’exposition créée en 1991 pour le musée de Neuchâtel, Akanthus, 112 pp.
HOMÈRE, L’Odyssée, Chant I, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle in http://www.crdp-strasbourg.fr/je_lis_libre/livres/Homere_Odyssee.pdf, consulté le 04/10/2021
MORIZOT Yvette, « Klytaimnestra », LIMC n° 6.1, notices 3, 14, 15, 17, pp. 72-81

Revues et articles
SCHELSIER Renate, « L’extase dionysiaque et l’histoire des religions », Savoirs et clinique, vol. 8, n° 1,‎ 2007, p. 181. | URL : https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2007-1-page-181.htm
CALAME Cl., « Les chœurs de Jeunes filles en Grèce archaïque », Rome, 1977 in Toillon Valérie, 2011
DAMET Aurélie, « “L’infamille”. Les violences familiales sur la céramique classique entre monstration et occultation », Images Re-vues, n° 9 | 2011, mise en ligne en 2011 | URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/1606
KEI Nikolina, « La fleur, signe de grâce dans la céramique attique », Images Re-vues, n° 4 | 2007 | URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/142, consulté le 10 octobre 2021
TOILLON Valérie, « TUEUSE D’HOMME, Violence et ambigüité féminine à travers l’iconographie de Clytemnestre », Les études classiques, n° 79, 2011, pp. 309-331 | URL : http://lesetudesclassiques.be/index.php/lec/article/view/27
VERMEULE, Emily. “The Boston Oresteia Krater.” American Journal of Archaeology, vol. 70, n°1, Archaeological Institute of America, 1966, pp. 1–22 | URL : https://www.jstor.org/stable/501412


Littérature Grise
CHAZALON Ludi, « Cours d’histoire de l’art antique de 3e année de licence Histoire, histoire de l’art et archéologie », 2021

Une réponse à « Savoir lire… Les images ! »

  1. […] en calice à figure rouge représentant la mort d’Agamemnon face A et la mort d’Égisthe face B (je vous avait bien dit qu’il était passionnant !). Il pourrait être vu comme une illustration de la trilogie mise par écrit par Eschyle ; mais ce […]

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