Remettre les images dans leur contexte

Après avoir décrit une première image, changeons d’époque et continuons notre petite exploration initiatique en quête d’une lecture efficace des images. Cette semaine : le contexte de création. Savoir : qui commande l’image ? À quelle période ? Où sera-t-elle montrée ? Permet souvent de comprendre de nombreux éléments essentiels. Et comme une image vaut mille mots — ce pourrait être le slogan de ce blog ! Prenons-en une, La bible d’Étienne Harding et plus précisément son folio 13 recto – quitte à regarder une image, prenons en une extraordinaire ; c’est la première bande dessinée au monde ! Elle représente la vie de David, mais l’objectif ne sera pas ici de la lire mais de comprendre comment les cisterciens, ordre connu pour sa grande rigueur et son absence d’enluminures, aient pu produire une image tellement innovante. C’est justement le contexte de création de l’œuvre qui va nous donner des éléments de réponse. 

Bible d’Etienne Harding, Folio 13 verso, http://patrimoine.bm-dijon.fr

C’est parti, vous verrez que tout ici à un sens ! La Bible est datée entre 1108 et 1111, elle a été créée dans un monastère cistercien juste après la création de cet ordre. Étienne Harding lui donne son nom en tant qu’abbé général à l’époque de la création : s’il n’est probablement pas l’artiste, il faudra s’intéresser à lui pour comprendre cette image : c’est en quelque sort le commanditaire. Quant au contenu, cette Bible contient les psaumes, qu’on dit rédigés par le roi David. Ça fait beaucoup d’informations à analyser, mais avant de pouvoir regarder l’image il faut tous les prendre en compte, vous allez voir : c’est passionnant, les pièces du puzzle vont s’assembler à mesure que le contexte s’éclaircit !

La première pièce, centrale, est le contexte historique. Nous sommes alors en pleine Réforme générale de l’Église en ce début de 12e siècle, le clergé veut imposer sa supériorité sur les laïcs ; pour se faire il a besoin de se montrer comme pur, de revenir à l’idéal de la vie des apôtres : pauvre, chaste, laborieuse. L’ordre cistercien, fondé à cette période plus tôt répond totalement à cet idéal, on pourrait le définir en un mot : la rigueur. Rigueur dans le respect de la vie monastique (clôture, pauvreté, chasteté) ; rigueur dans le respect des textes originaux : cette bible est d’ailleurs réalisée à l’aide de rabbins connaissant l’hébreu pour se rapprocher au plus près du texte original. Rigueur dans l’art qui deviendra vite très sobre et qui proscrira bientôt toute les images dans ses manuscrits. Notamment sous l’égide de Saint Bernard (vous avez-eu un gros chien baveux en tête aussi ?) dont je ne peux résister à vous livrer une de ses citations fameuses : « oh vanité, mais vanité plus folle encore que vaine : l’église resplendit entre ses murs mais elle manque de tout pour ses pauvres ». Mais revenons à notre image : la rigueur ne saute pas aux yeux avec cet abondance de dessin et de couleurs ; et pourtant en prenant du recul, notre image est d’une rigueur totale. Elle associe texte et image, racontant ainsi la vie de David de la façon la plus claire qui soit ; de plus, aucun ornement (rinceaux notamment) ne sont présents, tout juste des lignes doubles. Il n’y a aussi aucun « arrière-plan », aucun décor, les personnages sont réduits à leur strict minimum. L’image est efficace, même sans connaitre la vie de David on en comprend les gros traits : le combat contre le lion, contre le géant goliath, la rédaction des psaumes, etc.

Seconde pièce, à ajouter, une plus petite mais non moins essentielle. Cela nous permettra de comprendre en partie l’organisation de ce folio en une série de lignes qui scindent l’histoire en plusieurs parties (c’est finalement cela une bande dessinée). Cette pièce, c’est notre commanditaire : Étienne Harding. Né dans l’actuelle Angleterre, il voyagera beaucoup notamment en Irlande jusqu’à son entrée dans l’ordre cistercien qu’il fonde au côté de Robert de Molesme. Si on regarde une œuvre anglaise de la même époque on y observe un traitement similaire : les mêmes doigts fins, la même minceur, une gamme chromatique similaire exception faite des dorures : surement car trop chères pour l’abbaye de Cîteaux débutant alors ; notons d’ailleurs que les pigments utilisé ne sont pas de grande valeur, conservation en témoigne. Mais la conservation peut aussi expliquer ces couleurs passés, cependant il semble que le bleu (pour exemple) ne soit pas du bleu lapis lazuli qui est plus profond mais de la guède, moins chère car produite localement. Ce qui est le plus notable c’est que ce manuscrit est organisé en plusieurs colonnes et plusieurs lignes : comme notre bande dessinée. Voilà une partie de l’iconographie qui commence à s’éclairer : continuons de placer des pièces sur notre puzzle…

Évangiles de Bury Saint Edmund, table des canons https://www.bl.uk/collection-items/bury-gospels
Détail : folio 13 recto

Ajoutons une autre pièce afin de continuer notre puzzle, cette pièce, c’est le contexte dans lequel sera montrée l’image. Si à notre époque la lecture silencieuse parait la norme, il n’en est pas le cas au Moyen-Âge où la lecture est vocalisée, publique. Ainsi, dans une note dans la marge il est indiqué que notre objet d’étude est lue (entre autres) pendant les repas. Et quel meilleur support qu’une image pour appuyer un discours ? Les moines de Cîteaux savaient évidemment lire et comprenaient le latin, mais ici l’image vient ancrer le texte dans la mémoire, le rend efficace. C’est la même fonction que les images dans les églises : servir d’appui à la prêche, ancrer dans les mémoires. On a souvent dit que les images médiévales étaient une « Bible des illettrés » même si c’est en grande partie faux et cela interprète mal une lettre de Grégoire le Grand (cela méritera un article), il est en tout cas vrai qu’elles donnent du poids et ancrent le discours.

Le puzzle s’assemble : on commence à comprendre les raisons qui poussent les enlumineurs de l’époque à produire de cette image unique qui utilise, et innove en cela, les codes de la bande dessinée : regardez comme Goliath sort du cadre, les transitions entre les différentes cases, un personnage principal représenté de la même façon tout au long de l’image avec une tenue bleue dès qu’il devient roi et des braies rouges avant cela.

C’est cela que je voulais faire passer dans cet article : l’importance de remettre une image dans son contexte pour la comprendre, aussi étonnante puisse-elle paraître,  il est clair qu’il manque des pièces à notre puzzle : mais les principales sont placées et il serait fastidieux de chercher, cachées quelque part sous le tapis, les petites pièces qui manquent encore.  Nous avons compris, en somme, ce qui a pu pousser : au tout début du XIIe à la production d’une image tellement en avance sur son temps : le contexte historique, l’ordre cistercien ainsi qu’Etienne Harding, notre commanditaire.

L’article suivant traitera des séries, pas celles de Netflix, mais vous verrez que cela sera tout aussi passionnant ! Et comme d’habitude, je suis friand de vos éventuels retours / envies.

Bibliographie

Ouvrages et monographies

OURSEL Charles. “Miniatures cisterciennes”, 1109 – 1134. 29p. 60 planches. Abbaye Notre-Dame de Cîteaux, Cîteaux. 1960.

PORCHER Jean et. all. L’art cistercien, France. 3e éd. Zodiaque. Paris. 1982. (coll. la nuit des temps).

Revues et articles

CAMES Gérard [compte-rendu de] Yolanta Zaluska. L’enluminure et le scriptorium de Cîteaux au XIIe s. Citeaux, 1989 ( » Commentarii cisterc. Studia et doc. « , 4). Dans : Cahiers de civilisation médiévale. 37e année (n°148), Octobre-décembre 1994. pp. 397-399. https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_148_2601_t1_0397_0000_3?q=%22Etienne+Harding%22

MOLINIER Auguste. Les Sources de l’histoire de France – Des origines aux guerres d’Italie (1494). II. Époque féodale, les Capétiens jusqu’en 1180. Paris : A. Picard et fils, 1902. pp. 247-248.

PASTOUREAU Michel. L’Église et la couleur, des origines à la Réforme. Dans : Bibliothèque de l’école de Chartres. t. 147. 1989. p. 205-215. URL : https://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1989_num_147_1_450535?q=David+%22Etienne+Harding%22

TRIVELLONE Alessia. La Bible d’Étienne Harding et les origines de Cîteaux : Perspectives de recherche. Dans Bulletin du Centre d’Études Médiévale. n. 13. 2009. p. 303-313. URL : https://journals.openedition.org/cem/11101#quotation

VAUCHEZ, André. La notion de Miles Christi dans la spiritualité occidentale aux XIIe et XIIIe siècles In : Chevalerie et christianisme aux XIIe et XIIIe siècles [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011 . http://books.openedition.org/pur/112952

ZALUSKA Yolanta., VERGNOLLE Éliane. L’enluminure et le Scriptorium de Cîteaux au XIIe siècle. Cîteaux (commentarii cistercienses). 1989. Dans Revue de l’Art. n. 91. 1991. URL : https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_148_2601_t1_0397_0000_3?q=%22Etienne+Harding%22

Littérature grise

CYGLER Florent, Église culture et société. cours de deuxième année de licence d’histoire, université de Nantes, Nantes, 2021.

Sitographie

Notice de bible d’Etienne Harding sur le site du Catalogue collectif de France (CCFr), issu du RNBPF, Tome V, Dijon. URL : https://ccfr.bnf.fr/portailccfr/servlet/ViewManager?menu=public_menu_view&record=eadcgm:EADC:D11010025A2&setCache=eadcgm.EADC&fromList=true&listFromCarto=&action=public_search_federated&query=PUBLIC_CATALOGUE_SIMPLE&source=all_simple, consulté le 24/02/2021

TRIVELLONE Alessia, « Les manuscrits de Cîteaux », Bibliothèque municipale de Dijon, http://patrimoine.bm-dijon.fr/citeaux/doc/La_recherche_aujourdhui.pdf , consulté le 25/02/2021

Une réponse à « Remettre les images dans leur contexte »

  1. […] une image seule, il faut toujours la mettre en balance avec d’autres images issues du même contexte : s’il est assez aisé de faire des séries quand on parle de vases grecs, cela n’est pas […]

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