Rire en images : les séries

Pour être honnête, au départ je voulais continuer notre petite exploration méthodologique des images, en vous parlant de l’importance des séries d’images et puis je me suis dit que ce serait encore mieux si, cette semaine : en plus de vous apprendre un élément essentiel. Je tentais de vous faire rire et de vous prouver que les vases grecs étaient souvent très drôles ! C’est parti !

Il faut d’abord que je vous explique pourquoi il est essentiel de faire des séries d’images pour éviter de dire n’importe quoi. Et comme d’habitude, je vais prendre un exemple :

Oeuvre d'art, livre couvert de plomb avec des ailes elles aussi couvertes de plomb
Livre avec des ailes (date et artistes précisée après)

Si je prends cette image : je peux lui faire dire ce que j’ai envie qu’elle dise. Par exemple je peux dire que c’est une œuvre médiévale en plomb qui vient représenter le pouvoir d’élévation de l’âme que permet la bible et qu’elle a été commandée par l’abbé Suger pour Saint-Denis qui voulait mettre en image le principe d’anagogie. Sauf que, sans même la resituer dans son contexte, si je prends le temps de regarder une autre image de la même période (je vous en dirais plus après) je vois clairement que mon interprétation est fallacieuse.

Trace d'une bibliothèque en suie sur mur blanc
Ce qui reste

Si je mets cette œuvre en regard de ma première image, donc, ce que j’ai dit plus haut n’a pas de sens. Elle vient visuellement marquer l’absence puisqu’elle est la trace du passage d’une bibliothèque. Envolée mon interprétation mystico-médiévale, ce sont évidemment deux œuvres contemporaines ; donc aucun rapport avec Suger mais c’était pour vous montrer qu’on peut dire ce qu’on veut aul’une d’Anselm Kieffer réalisée en 1992 l’autre de Claudio Parmiggiani en 2002. Faire une série d’images c’est cela : c’est prendre plusieurs images comparables c’est-à-dire : de la même époque, du même contexte de création avec une iconographie similaire) et toutes les mettre toutes en regard les unes des autres ; cela permet de tirer des conclusions valables et d’éviter de surinterpréter. Cela permet aussi de regarder avec finesse les images ; si plusieurs images ont les mêmes motifs, se ressemblent : les détails qui vont les faire différer sont souvent pleins de saveur ; saveur que nous allons tenter de retrouver en retournant à nos chers vases grecs.

Amphore attique à figures noires attribuée au groupe de Toronto, Met (New York), vers 525 avant notre ère

Cette scène représente l’un des travaux d’Héraclès (Hercule en latin), celui du sanglier d’Érymanthe. On y voit notre héros au centre, en train d’amener le fruit de son travail à Eurysthée (le « commanditaire » des travaux) qui, pris de peur, se cache dans un vase. À droite d’Héraclès, Iolaos, son neveu ; il tient la masse et l’arc, éléments caractéristiques de son oncle. À gauche : Athéna regarde la scène, on la reconnait à sa tenue guerrière (très rare pour une femme) et au fait qu’elle accompagne très fréquemment Héraclès dans ses travaux. Ce vase est clairement du côté de l’humour : le peintre vient montrer — non pas un combat harassant contre une bête féroce — mais la lâcheté d’Eurysthée qui se cache dans une jarre, implorant Héraclès d’éloigner le sanglier. Mais pour affirmer cela, il va nous falloir regarder plus d’un vase : est-ce qu’un peintre isolé a décidé de représenter cette scène en la plaçant du côté de l’humour ? Ou pouvons nous tirer des conclusions générales ?

De gauche à droite : Amphores à figures noires attribuées aux peintres d’Antimenes (-510) au groupe de Léagros (-510) et au peintre de Lysippidès (-500). Musées : Louvre ; Paul Getty Museum ; Louvre.

Nous pourrions continuer cette série longtemps, mais cela n’est pas nécessaire : elle nous permet d’affirmer — pas avec certitude, cela n’existe pas en sciences humaines — mais avec vraisemblance ; que les peintres plaçaient ce travail d’Héraclès du côté de l’humour. Maintenant prenons le temps de regarder dans les détails les images qui composent notre série, je vous invite à regarder avec attention le vase du centre : la personne à gauche d’Héraclès, vous savez l’identifier, c’est Athéna : casquée et équipée de son égide caractéristique. Mais alors ????? Qui est donc cette personne à droite, et surtout, que vient-elle faire dans cette image ? Regardons-là bien et menons une petite enquête ! Elle n’a aucun attribut qui la rendrait identifiable (comme c’est le cas d’Athéna) excepté son geste : les deux mains vers le bas, paume ouverte. Cette gestuelle on ne la retrouve que dans un contexte : celui des naissances, et tout particulièrement celle d’Athéna (surtout car c’est l’une des seule naissance figurée dans la céramique attique il est vrai).

Exaleiptron tripode dit Pyxis du peintre C, vers 570 avant, Louvre

Regardez les deux femmes à gauche et à droite de Zeus (Athéna est née de son crâne, rappelons-le), ce sont les Ilithye, déesses de l’accouchement, elles permettent à l’enfant de naitre. Elles font exactement le même geste — paumes ouvertes — que sur la scène avec Héraclès. Mais, leur bras est dirigé vers le haut, ce qui est tout à fait logique dans le cas d’une naissance par le crâne. Faisons une série d’images, encore une fois, pour éviter de surinterpréter.

Amphore Tyrrhénienne attique à figures noires, peintre de Kyllenios, Vers 570 avant, musée de Berlin

Sur le vase de droite, le signe des mains est dirigé, à la fois vers le bas (où la naissance se passe normalement), mais aussi vers le haut (où la naissance se déroule dans ce cas précis).

Bon… soit… une Ilithye, mais que viendrait-elle faire sur notre scène avec Héraclès ? Et surtout : on ri quand ?!

C’est là que la finesse des peintres entre en jeu ; on a compris que notre scène était du côté de l’humour et figurait, en lieu et place d’un combat féroce, un froussard dans son vase dont on se moque. Eh bien l’Ilithye est ici totalement dans le thème, en faisant son geste, paumes vers le bas, elle vient montrer un Eurysthée tellement apeuré qu’il en est retourné dans le ventre de sa mère ! C’est d’ailleurs totalement logique puisque pour un Grec un vase est assimilé à un corps de femme, c’est d’ailleurs resté dans notre vocable actuel puisque quand on décrit un vase on parle (de haut en bas) : des lèvres, du col, de l’épaule, de la panse, du pied… Les vases, et leurs peintres, vont bien plus loin que la simple illustration de mythes connus de tous : les moments qu’ils choisissent de représenter ont toujours un sens, parfois drôle, qu’il est complexe pour nous de comprendre, car nous n’avons pas la culture visuelle d’un Grec d’il y a 2600 ans et c’est bien normal. Inversons les rôles : dans 2600 ans, comprendra-t-on encore le sens de nos memes actuels ?

Pour ceux qui voulaient un exemple de meme…

Le but de cet article était de vous faire comprendre combien il était important de ne jamais regarder une image seule, il faut toujours la mettre en balance avec d’autres images issues du même contexte : s’il est assez aisé de faire des séries quand on parle de vases grecs, cela n’est pas toujours le cas, faute d’abondance d’images similaires. De plus, la mise en série des images peut être trompeuse : il faut bien se méfier de ne pas prendre que les images qui vont dans notre sens. J’espère aussi vous avoir prouvé que quand on prend le temps de regarder une image on peut s’en délecter et en rire !

À la semaine prochaine pour un article que j’ai hâte de publier : il parlera d’une maison de disque, disons… tendancieuse !  

2 réponses à « Rire en images : les séries »

  1. […] une pochette afin de faire une série, « Pierre Laval, Allocutions et discours » ; mais commençons par quelques […]

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  2. […] chose dure sur le temps long puisque si nous faisons une série nous constatons que sur les trois portraits en costume de sacre de Louis XIV, Louis XV et […]

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